Rassegna Stampa

LES CHEVALIERS DE L’HUMANITAIRE

LE FIGARO MAGAZINE 30/06/2001

C’est dans Jérusalem libérée que l’Ordre de Malte a vu le jour il y a neuf siècles. Devenue une organisation caritative internationale, l’institution n’a pas renié ses ideaux chevaleresques. Toujours animés par la même foi, ses membres ont désormais au service de l’humanitaire. Coup de projecteur sur ses nouveax croises.

Dossier realisé par Jean-Louis Lhabor.

En ce samedi 23 juin, la chapelle royale du château de Versailles est pleine à craquer. Une affluence qui ne doit rien aux touristes mais tout aux fidèles. Et pas n’importe quels fidèles, comme l’indique leur tenue. Les femmes portent mantille et cape. Chez les hommes, on distingue deux catégories: les uns ont revêtu une coule noire; les autres ont endossé un uniforme rouge. Tous arborent une croix blanche à huit pointes, le signe distinctif de l’Ordre de Malte. Comme chaque année, la vénérable institution célèbre avec faste la Saint-Jean-Baptiste, le patron de l’Ordre. Et on profite puor adouber de nouveax chevaliers. Aujourd’hui, dans la salle des croisades, ils sont dix-neuf à se présenter devant Dominique de La Rochefoucauld-Montbel, président de l’Association française des membres de l’Ordre de Malte.

“Avec l’aide de Dieu et la protection de saint Jean”.

Le moment est solenne. Entouré de ses parrains, l’impetrant prononce la formule d’ usage: «Je m’engage, avec l’aide de Dieu et la protection de saint Jean, à tendre à la perfection de la vie chrétienne conformément aux devoirs de mon état et selon l’esprit et les traditions de l’Ordre, tout en consacrant, chaque fois que je le pourrai, mon activité à son service, ainsi qu’ à ses associations et à ses Oeuvres hospitaliéres humanitaires et sociales. Après avoir reçu les insignes et l’accolade, le voici chevalier de l’Ordre. La cérémonie se poursuit par un office religiuex et le passage en revue des ambulanciers et secouristes.

Dans la France de «Loft Story», le rituel peut sembler anachronique. Sans doute. Pourtant, ces hommes sont tout sauf des nostalgiques du folklore médiéval ou des amateurs de mascarades ésotériques. S’il se réunissent da la sorte, c’est puor célébrer les neuf siècles d’existance de l’Ordre. Car l’ «ordre souverain, militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte » (sa dénomination exacte) a vu le jour avec la première croisade, en 1099.
Mais, contrairement aux Templiers ou aux Teutoniques, il a su résister aux bourrasques du temps en s’adaptant aux contingences. Si sa vocation guerrière appartient au passé, l’Ordre est resté «souverain» et «hospitalier», cumulant ainsi le statut d’Etat et celui d’ONG. Une situation unique au mond.

- Pue de gens le savent, explique Dominique de La Rochefoucauld-Montbel, mais l’Ordre de Malte est un sujet de droit international reconnu par 89 Etats auprès desquels nous déléguons ambassadeurs et ministres plénipotentiaires (qui exercent cette fonction sur leurs propres frais). Observateurs permanent à l’ONU, il est aussi représenté au Conseil de l’Europe, à l’OSM (Organisation mondiale de la santè) et à l’Unesco»
De fait, l’Ordre, qui ne possède ni territoire ni armée depuis son expulsion de Malte en 1798, a le droit de battre monnaie, de délivrer des passeports et de signer des traités. A sa tête, le Grand Maître Frà Andrew Bertie, élu en 1988 et siégeant à Rome, dirige le Souverain Conseil (gouvernement), en association avec le Chapitre général (parlement), une chambre de comptes, et des tribunaux spécialisés. Ayant rang de cardinal (c’est lui qui a le privilège d’ouvrir et de fermer les portes du conclave), ce descendant des Stuarts est donc prince spirituel et temporel.

500 Français sont chevaliers de l’Ordre de Malte.

Paradoxalement, la France, qui a pourtant donné 42 grands maîtres (sur 78) à l’Ordre, ne daigne pas reconnaître ce micro-Etat. « Trouvez-vous d’abord un bout de territoire, ne serait-ce qu’un rocher!» aurait un jour lancé le général de Gaulle. Au début des années 80, la République française a quand même accrédité un interlocuteur officiel à Paris, Géraud Michel de Pierredon.
L’Ordre est donc représenté chez nous par deux associations loi de 1901: l’Association française des membres de l’Ordre de Malte, créée en 1891, et les Oeuvres hospitalières françaises de l’Ordre de Malte, fondèes en 1927 et reconnues d’utilité publique.

L’Association française des membres de l’Ordre de Malte regroupe 500 chevaliers titulaires de la croix. Roturiers s’ abstenir?
-Non, rétorque le président de La Rochefoucauld-Montbel. Nous ne renions pas nos origines aristocratiques, mais nous sommes ouvertes à toutes les autres candidatures. Les chiffres le prouvent: 40% de nos membres ne sont pas d’extraction nobiliaire. Il existe trois types de chevaliers: les chevaliers d’honneur et de dévotion (ils doivent présenter huit quartiers de noblesse); les chevaliers de grâce et de dévotion (qui doivent prouver deux siècle de noblesse); les chevaliers de grâce magistrale (qui n’ont aucun arbre genealogique à fournir). Pour intégrer l’Ordre, il faut remplir quatre condition: être catholique, être parrainé par un chevalier, avoir servi l’Ordre pendant quelques années, adhérer à nos valeurs éthiques. Chaque dossier est trasmis à Rome et c’est le Souverain Conseil qui tranche.
Quelques célébrités parmi les membres: Valéry Giscard d’Estaing, le cardinal Jean-Marie Lustiger ou Louis de Bourbon. Un côté strass et paillettes qui ne doit pas faire oublier la principale activité de l’Ordre de Malte: son travail caritatif. C’est la rôle des Oeuvres hospitalières françaises, présidées par Jacques Guerrier de Dumast. Sa ligne de condiure n’est autre que la règle édictée par les premiers hospitaliers: «Quand un malade viendra, qu’il soit porté ou lit, et là, tout comme s’il était le Seigneur reçu, donnez ce que la maison peut fournir de mieux».

Avec un budget annuel de 220 millions de francs (dont 80 millions proviennent des 250.000 donateurs), 500 salariés et 6.000 bénévoles, l’association est présente sur les fronts, en France comme à l’étranger.
-Notre priorité est la défense de la vie, indique Jacques Guerrier de Dumast. De la niassance jusqu’à la mort. Ce qui explique l’effort consacré aux maternitès et aux personnes agées. Nous nous occupons aussi de tous ceux pour qui la vie est un fardeu: lépreux, handicapés, exclus.

La première mission humanitaire de l’histoire.

Les Oeuvres hospitalières de l’Ordre de Malte gèrent plusieurs établissement. Citons, entre autres, l’institution pour handicapés Saint-Jean-de-Malte à Paris; le centre pour adultes autistes de Rochefort (Charente-Maritime); le centre pédiatrique de réeducation fonctionuelle de Roquelaillade (Gers); la Villa Hélios-Saint-Jean de Nice pour le troisième âge; la péniche parisienne Le Fleuron, qui héberge des SDF, etc. Sans oublier les écoles de Bourdeaux, Brest, Toulon et Garches, qui fonnent chaque année le quart des 2.000 ambulanciers diplômés en France.
Hors des frontières, l’Ordre de Malte s’illustre dans la lutte contre la lèpre, comme aux temps des croisades. Son institut de léprologie appliquée de Dakar (Sénégal) est une référence internationale. Bénin, Mali, Madagascar, Liban: dans tous ces pays flotte la croix de Malte. La Terre sainte n’est pas en reste:
-La maternité palestinienne de Bethléen est sans conteste la plus moderne de la région, insiste Jacques Guerrier de Dumast. L’an dernier, 3.200 enfants (dont trois quart de musulmans) y ont vu le jour. Et ce, malgré les problèmes auxquels nous sommes confrontés depuis le bouclage des territoires par l’armée israélienne.
Il y a enfin les missions humanitaires d’urgence. Au cours de la dernière décennie, les équipes de l’Ordre ont été dépêchées auprès des réfugiés du Rwanda et du Congo, des victimes de l’imbroglio balkanique ou du cyclone Mitch au Honduras.
– Normal, rappelle le président des Oeuvres hospitalières françaises. Savezvous que l’ordre de Malte a inventè la médecine d’urgence? En janvier 1693, après un tremblement de terre survenu à Augusta, en Sicile, le grand maître y envoya cinq galeres chargées de vivres. Accompagnés de mèdecins, les chevaliers déblayerent les ruines pour sauver les blessès. On dit que c’est la première mission humanitaire.
L’histoire, toujours l’histoire: au côté de saint Jean, Clio veille aussi sur l’Ordre. Comme si les chevaliers contemporains puissaient dans la geste des anciens la force de continuer la croisade millénaire, celle du bien contre le mal……

Neuf siècles d’une histoire mouvementée

Jérusalem, le 15 juillet de l’an de grâce 1099. La bannière du Christ Roi flotte sur la ville sainte. Godefroy de Bouillon savoure sa victoire contre l’Infidèle. Tandis que ses hommes lavent leurs mains, quittent leurs vêtements ensanglantés pour des robes neuves et, pieds nus, se rendent aux Lieux saints, il contemple un étrange spectacle. Comme indifférents à la liesse générale, des «moines noir» (ainsi appelés par les croisés en raison de leurs vêtements) s’affairent autour des blessés des deux camps.
Ces bons Samaritains, le chef franc les connaît. Voilà cinquante ans qu’ils Oeuvrent à Jérusalem. Avec l’accord du calife d’Egypte (souverain de la cité avant la première croisade), ils y dirigent un hospice situe dans la maison de Zacharie, le père de Jean le Baptiste (saint qui le deviendra le protecteur de l’Ordre de Malte). A l’arrivée des croisés, leur responsable Gérard de Martigues, a été arrêté et torture par les Sarrasins. Libéré, il a rejoint les troupes franques et leur a rendu maints services pendant le siège. En signe de reconnaissance, Godefroy de Bouillon le dotera généreusement et lui accordera de nombreux privilèges. Monarques et seigneurs d’Occident feront de même. C’est à ce moment précis que commence l’essor de cette fondation religieuse. Par une bulle de 1113, le pape Pascal II consacre l’Hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui devient un ordre religieux exempt de l’Eglise. En plus de leur mission première – secourir les pauvres et le malades -, les Hospitaliers prennent les armes afin de défendre le Saint-Sépulcre contre le mahométans. Cette milice chrétienne attire les chevaliers européens. Leurs biens, qu’ils cèdent à l’Ordre à leur décès, et les dons qui affluent permettent de financer le développement économique de cet «Etat dans l’Etat»: hôpitaux, fortifications, armée, Jérusalem tombant en 1187, les Hospitaliers se replient sur Saint-Jean d’Acre, qui succombe à son tour en 1291. Quittant la Terre sainte, l’Ordre gagne Chypre puis Rhodes (1308), où il se mue en république aristocratique frappant monnaie et battant pavillon. A partir de cette base avancée, les chevaliers poursuivent leur croisade sur les mers grâce à leur puissante flotte.
A tel point que Soliman le Magnifique décide d’en finir: en 1523, suite à un siège disproportionné (200.000 Turcs contre 600 chevaliers), le sultan les expulse de Rhodes. Commence alors une errance de sept annèes, jusqu’à ce que Charles Quint concède enfin les îles de Malte aux héros vaincus. Les chevaliers y débarquent en 1530 et, sous la direction du grand maître Jean Parisot de La Vallette, ils construisent, restaurent, foritfient, jusqu’au XVIII° siècle, le rayonnement de l’Ordre est sans pareil. La Révolution française sonne le glas de cette prospérité: en 1790, ses biens sont confisqués et, en 1798, le général Bonaparte, mandaté par le Directoire, s’empare de Malte sans coup férir. Une fois de plus, le chevaliers doivent partir. Ils ne remettron plus les pieds sur l’île. En 1834, l’Ordre se fixe à Rome, dans un palais de la via dei Condotti. Aujourd’hui, le lieu sert de résidence à Fra Andrew Bertie, 78° Grand Maître et chef du plus petit Etat du monde.

Une médecin pionnière

Malgré ses traditions guerrières, l’Ordre de Malte n’a jamais oublié sa vocation profonde: l’assistance matérielle et spirituelle aux malades. Avant de croiser le fer avec les infidéles, les «moines noirs» de Jérusalem géraient un hospice où se réfugiaient pèlerins et indigents de toute origine (y compris les excommuniés, au grand dam du Saint-Siège). Par la suite, les chevaliers édifiérent de nombreux hôpitaux, au gré de leurs pérégrinations, en Terre sainte, à Rhodes, à Malte, etc. De par leur position géographique, ils élaborèrent une efficace synthèse des connaissances médicinales de l’époque, se rèférant aussi bien à la médecine arabe qu’aux maîtres grecs. Instruits par l’urgence, ils y ajoutèrent une dose de sens pratique et un zeste d’innovations techniques. Dès le XII° siècle, en plein Moyen Age, ils appliquaient des mesures d’hygièneet de prophilaxie qui forcent l’admiration des médecins actuels. Alors que, en Europe, les malades partageaient des paillasses crasseuses, ceux de l’Ordre devaient prendre un bain à l’arrivée (afin d’eviter la propagation des épidémies). Non seulement les lits étaient individuels, mais les draps étaient changés trois fois par semaine. Pour une meilleure asepsie, la nourriture (infiniment supérieure à ce qui était servi ailleurs: pain blanc, viande et fruits) était servie dans une vaisselle en argent. Avec 300 lits, des salles d’opération, des quartiers pour contagieux, des balcons pour convalescents, l’hôpital de Malte était considéré comme le plus moderne et le mieux organisé du XVIII° siècle. On doit aussi à l’Ordre les premières véritables écoles de médecine. En 1676, le grand maître Nicolas Cotoner créa une « école d’anatomie, de chirurgie et de pharmacie» au sein de la «Sacrée Infermerie» (nom donné à l’hôpital selon la terminologie italienne). La durée des études de pharmacie était de deux ans et celle des études de médecine de dix anx (peu ou prou comme aujourd’hui). Les corps de ceux qui mouraient à l’hôpital devaient être autopisiés (pratique alors interdite par l’Eglise) en présence du responsable des cours d’anatomie et de ses élèves. Les chirurgiens de Malte étaient réputés pour les opérations de la cataracte. On venait de tout le Vieux Continent pour consulter ces ténors de l’ophtalmogie.

Autre domaine d’excellence: la pharmacopée. On cultiva des jardins botaniques qui permettaient d’expérimenter les plantes médicinales (le safran et l’anis, par exemple). Le chevalier Gaspard de Pernes, reçu dans l’Ordre en 1650 et titulaire d’une commanderie en Champagne, mit au point le «baume du commandeur», panacée contre la colique, la goutte, les maux de dents, les maux d’estomac, les hémorroïdes, les ulcères, cancers et chancres divers!
Devant un tel succès, Louis XIV en personne offrit une rente à l’inventeur contre le secret de sa formule qui devint publique. Détail piquant: le «baume de commandeur» est toujours disponible en pharmacie sur ordonnance…